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jeudi 14 mai 2015

Alpha & Oméga, tome 1: Le cri du loup - Patricia Briggs

 

Pourquoi n’es-tu pas resté loup ? le gronda-t-elle.
Des yeux froids se plantèrent dans les siens, plus loup qu’homme dans leurs profondeurs jaunes.
Tu allais partir. Le loup n’avait aucun autre moyen de te parler.
Il avait supporté ça parce qu’il avait eu peur qu’elle le quitte ? C’était romantique… et stupide.












Maltraitée et constamment humiliée, Anna est une jeune louve qui considère que sa vie est maudite depuis qu'elle a été Changée. Du moins elle le pensait avant de rencontrer Charles Cornick, fils de l'Alpha des Alphas d'Amérique.
Charles, né loup-garou il y a deux siècles, est un solitaire. Chargé de faire respecter les lois de leur monde, autrement dit exécuteur de talent de son père, il n'a jamais pu se lier avec qui que ce soit, hormis son frère et son père, par peur de devoir tuer un ami sur son ordre.
Pourtant, quand ils vont se rencontrer, ce sera le coup de foudre. Mais les mauvais traitements subis par Anna, sa peur viscérale des dominants, et le manque d'expérience en matière de relations humaines de Charles, vont rendre cette histoire touchante. D'autant qu'ils vont se trouver envoyés en mission dans des montagnes enneigées parce qu'un loup-garou sème le trouble près du havre de paix que le Marrock a établi.
Les personnages sont attachants car tous deux seuls et blessés dans leurs cœurs, ils vont voir en l'autre celui capable de panser ses blessures.
Entre maladresses et tendresse, ce premier tome d'Alpha et Oméga, démontre une fois de plus le talent de P. Briggs à manier les mots avec légèreté et enthousiasme. Certes le premier chapitre nous plonge dans l'ambiance de manière un peu brutale, mais passé ce choc, le reste est un régal pour les sens. En fermant les yeux, on se croirait au milieu des montagnes enneigées du Montana... Mais gare à la sorcière...



Je suis désolée, dit-elle, baissant les yeux sur son regard jaune.
Désolée d’être une gêne, désolée de ne pas être plus forte, plus convenable, plus quelque chose.
Une décharge de pouvoir embrasa la peau d’Anna et la poussa à dé-
tourner le regard. Il était tombé sur le sol et commençait à redevenir humain.
C’était trop tôt, il était trop gravement blessé. En hâte, elle ferma la porte d’entrée avec sa hanche, jeta son carton sur le sol et se précipita à son côté.
Qu’est-ce que tu fais ? Arrête ça.
Mais il avait déjà commencé, et elle n’osait pas le toucher. Changer dans un sens ou dans l’autre était douloureux… et même un léger contact pouvait lui faire subir une douleur atroce.
Bon sang, Charles !
Même après trois ans de lycanthropie, elle n’aimait pas regarder la transformation ; la sienne ou celle de quelqu’un d’autre. Il y avait quelque chose d’horrible à voir les bras et les jambes de quelqu’un se tordre et se courber… et il y avait ce moment qui retournait l’estomac, quand il n’y avait ni fourrure ni peau pour recouvrir les muscles et les os.
Charles était différent. Il lui avait dit que, grâce à la magie de sa mère ou au fait d’être né loup-garou, sa transformation était plus rapide : cela rendait aussi le changement presque magnifique. La première fois qu’elle l’avait vu se transformer, elle avait été impressionnée.
Cette fois, ce n’était pas la même chose. C’était aussi long et aussi horrible que pour elle. Il avait oublié les bandages, et ils n’étaient pas faits pour changer en même temps que lui. Elle savait qu’ils finiraient par se dé-
chirer, mais elle savait aussi qu’ils lui feraient mal avant cela.
Alors elle se glissa le long du mur pour éviter de le toucher, puis courut dans la cuisine. Elle ouvrit les tiroirs, cherchant frénétiquement jusqu’à ce qu’elle trouve celui où il gardait les objets aiguisés et pointus, dont une paire de ciseaux. Se disant qu’elle risquait moins de le poignarder avec des ciseaux qu’avec un couteau, elle les saisit et revint.
Elle coupa pendant qu’il changeait, ignorant son grognement quand elle força la lame sous le tissu trop serré. La pression supplémentaire serait douloureuse, mais ce serait mieux qu’attendre que le tissu finisse par se déchirer sous la tension.
La vitesse de sa transformation ralentissait au fur et à mesure de sa progression, au point qu’elle s’inquiéta qu’il reste coincé à mi-chemin : elle avait fait des cauchemars où elle se voyait coincée entre les deux formes. À la fin, il s’étendit en position fœtale à ses pieds, complètement humain.
Elle pensait qu’il en avait terminé, mais alors des vêtements se formèrent sur son corps nu, recouvrant sa chair alors qu’il se transformait.
Rien de fantastique, juste un jean et un tee-shirt blanc, mais elle n’avait jamais entendu dire qu’un loup-garou était capable de faire ça. Ça, c’était de la magie !
Elle ne savait pas ce qu’il pouvait accomplir. Elle ne savait pas grand-chose de lui à part qu’il faisait battre son cœur plus fort et repoussait son habituel état de demi-panique.
Elle frissonna, puis se rendit compte qu’il faisait frais dans la maison.
Il avait sans doute baissé le chauffage quand il était parti à Chicago. Elle regarda autour d’elle et trouva un petit châle épais plié sur le dossier d’un fauteuil à bascule et l’attrapa. Attentive à ne pas frôler trop fort sa peau sensible, elle déposa doucement la couverture sur lui.
Il était allongé, une joue sur le sol, frissonnant et haletant.
Charles ?
Son premier réflexe fut de le toucher mais, après une transformation, elle n’avait vraiment pas envie qu’on la touche. Sa peau était neuve et à vif.
La couverture glissa de ses épaules et quand elle la souleva pour le recouvrir, elle vit une tache sombre s’étendre rapidement sur le dos de son tee-shirt. Si ses blessures avaient été normales, la transformation l’aurait mieux soigné. Les blessures infligées par l’argent guérissaient beaucoup plus lentement.
Est-ce que tu as une trousse de secours ? demanda-t-elle.
La trousse de secours de sa meute permettait de soigner les coups reçus dans les combats mineurs qui éclataient chaque fois que la meute entière était réunie. Impossible de croire que Charles n’était pas aussi bien préparé que sa… que la meute de Chicago.
La salle de bains.
Sa voix était aussi rêche que du papier de verre sous l’effet de la douleur.
La salle de bains était derrière la première porte qu’elle ouvrit, une grande pièce avec une baignoire aux pieds griffus, une grande cabine de douche et un évier en porcelaine sur pied. Dans un coin se trouvait une ar-moire sèche-linge. Sur l’étagère du bas, elle trouva une trousse de secours de taille industrielle, et la rapporta dans le salon.
La peau habituellement brun foncé de Charles était grise, ses mâ-
choires étaient serrées de douleur, et ses yeux noirs brillaient de fièvre, scintillant de taches dorées qui allaient bien avec le clou qu’il portait à l’oreille. Il s’était assis bien droit, la couverture étalée sur le sol autour de lui.
C’était stupide. Changer n’aide pas les blessures à l’argent, le gronda-t-elle, sa soudaine colère nourrie par la douleur qu’il s’était infligée.
Tout ce que tu as réussi à faire c’est utiliser toute l’énergie dont ton corps a besoin pour guérir. Laisse-moi te panser, et je te trouverai quelque chose à manger.
Elle avait faim, elle aussi.
Il lui sourit, juste un petit sourire. Puis il ferma les yeux.
Très bien.
Sa voix était rauque.
Elle allait devoir retirer la plupart des vêtements qu’il avait enfilés.
D’où viennent tes vêtements ?
Elle aurait supposé que c’était ceux qu’il portait quand il s’était changé d’humain en loup, sauf qu’elle avait aidé à le déshabiller pour que le docteur de Chicago puisse l’examiner. Il ne portait rien d’autre que des bandages quand il avait pris sa forme de loup.
Il secoua la tête.
De quelque part. Je ne sais pas.
Le jean était un Levi’s, usé au genou, et le tee-shirt portait une étiquette Hanes. Elle se demanda si quelqu’un quelque part se retrouvait soudain à déambuler en sous-vêtements.
Formidable ! dit-elle tandis qu’elle remontait avec précaution son tee-shirt pour pouvoir regarder la blessure de sa poitrine. Mais ça aurait été plus facile si tu ne t’étais pas habillé.
Désolé, grogna-t-il. L’habitude.
Une balle avait transpercé sa poitrine juste à droite de son sternum. Le trou dans le dos était pire, plus grand que celui de devant. S’il avait été humain, il serait toujours aux urgences, mais les loups-garous étaient des durs à cuire.
Si tu mets un pansement stérile sur le devant, lui dit-il, je peux le tenir pour toi. Tu devras tenir celui du dos. Puis envelopper le tout dans une bande vétérinaire.
Une bande vétérinaire ?
Le truc coloré qui ressemble à de la gaze. Il va se coller à lui-même, donc tu n’auras pas besoin de l’attacher. Tu devras sans doute utiliser deux pansements pour couvrir toute la surface.
Elle découpa son tee-shirt avec les ciseaux qu’elle avait trouvés dans la cuisine. Puis elle déchira l’emballage des pansements stériles et en posa un sur la petite ouverture de sa poitrine et essaya de ne pas penser au trou qui le traversait de part en part. Il appuya sur le pansement plus fortement qu’elle l’aurait osé.
Elle fouilla dans la trousse, cherchant la bande de contention, et trouva une douzaine de rouleaux au fond. La plupart étaient marron ou noirs, mais il y en avait quelques autres. Parce qu’elle lui en voulait de s’être blessé encore plus, alors qu’il aurait pu rester sous sa forme de loup pendant quelques jours, elle saisit une paire de rouleaux rose fluo.
Il rit quand elle les sortit, mais cela dut lui faire mal : sa bouche s’étré-
cit, et il haleta pendant un moment.
Mon frère les a mises là, dit-il quand le pire fut passé.
Tu as fait quelque chose pour l’embêter, lui aussi ? demanda-t-elle.
Il grimaça un sourire.
Il a prétendu que c’était tout ce qu’il avait dans son bureau quand j’ai fait le plein.
Elle était prête à lui poser quelques questions supplémentaires à propos de son frère, mais tout désir de le taquiner mourut quand elle regarda son dos. Pendant les quelques minutes qu’elle avait passées à se préparer pour le soigner, le sang s’était répandu jusqu’au bord de son jean. Elle aurait dû laisser son tee-shirt tranquille jusqu’à ce que tout soit prêt.
— Tarditas et procrastinatio odiosa est, dit-elle pour elle-même avant de découper un paquet de pansements.
Tu parles latin ? lui demanda-t-il.
Non, je me contente de le citer beaucoup. C’est censé être du Cicé-
ron, mais ton père dit que ma prononciation est mauvaise. Tu veux la tra-duction ?
L’éraflure causée par la première balle, celle qu’il avait prise en la protégeant, faisait une diagonale rouge et enflée au-dessus de la blessure plus grave. Ça allait lui faire mal un moment, mais ce n’était pas important.
Je ne parle pas latin, dit-il. Mais je connais un peu de français et d’espagnol. La procrastination, ça craint ?
C’est ce que c’est censé vouloir dire.
Elle avait déjà aggravé les choses ; il devait voir un médecin pour cette plaie-là.
Tout va bien, dit-il en réponse à la tension de sa voix. Colmate juste la fuite.
Avec difficulté, elle ne se concentra que sur ça. Elle rassembla les cheveux trempés de sueur qui arrivaient à la taille de Charles, et les poussa par-dessus son épaule.
Il n’y avait pas de pansement stérile assez grand pour la blessure de son dos, alors elle en prit deux et les maintint d’une judicieuse pression du genou pendant qu’elle faisait le tour de son torse avec la bande vétérinaire.
Il tint l’extrémité pour elle sans qu’elle le lui demande, et la maintint contre ses côtes. Elle utilisa cet ancrage pour enrouler le reste autour de lui une première fois.
Elle lui faisait mal. Il avait presque cessé de respirer, hormis de petites inspirations superficielles. Donner les premiers soins à un loup-garou était dangereux. La douleur pouvait faire perdre le contrôle à un loup, comme cela s’était produit ce matin. Mais Charles se tenait très tranquille tandis qu’elle serrait suffisamment le bandage pour maintenir les pansements à leur place.
Elle utilisa les deux rouleaux et essaya de ne pas remarquer combien le rose éclatant allait bien avec sa peau sombre. Alors qu’un homme était sur le point de perdre connaissance à cause de la douleur, ça ne lui semblait pas correct de s’attarder sur sa beauté. Les muscles et les os tendaient sa peau douce et sombre… peut-être que s’il n’avait pas senti aussi bon sous l’odeur de sang et de sueur elle aurait pu garder ses distances.
Sien. Il était sien, murmura la part d’elle-même qui ne se souciait pas des problèmes humains. Quelles que soient les peurs d’Anna au sujet des changements rapides dans sa vie, sa moitié louve était très heureuse des événements de ces derniers jours.
Elle attrapa un torchon dans la cuisine, l’humidifia, et nettoya le sang de sa peau pendant qu’il se remettait de ses efforts maladroits de premiers soins.
Il y a du sang sur ta jambe de pantalon aussi, lui dit-elle. Tu dois retirer ton jean. Est-ce que tu peux le retirer par magie comme tu l’as enfilé ?
Il secoua la tête.
Pas maintenant. Même pas pour frimer.
Elle mesura l’ampleur de la difficulté à retirer un jean et s’empara des ciseaux qu’elle avait utilisés sur le tee-shirt. C’étaient de bons ciseaux acé-
rés et elle put découper le denim rigide aussi facilement que le tee-shirt, ne laissant à Charles qu’un boxer vert foncé.
J’espère que tu as un bon revêtement de sol, murmura-t-elle pour s’aider à se distancier de la blessure. Ce serait une honte de le tacher.
Le sang s’était répandu sur les motifs sophistiqués du sol. Heureusement, les tapis persans étaient trop loin pour être en danger.
La seconde balle avait traversé le mollet. La blessure avait plus mauvaise mine que la veille, plus enflée et plus irritée.
Le sang ne l’abîmera pas, répondit-il comme s’il saignait sur le sol tout le temps. On lui a appliqué quatre couches de polyuréthane l’année dernière. Ça ira très bien.
Il n’y avait plus de bandages roses dans la trousse, alors, pour la jambe, elle choisit la couleur la plus discordante, un vert chartreuse. Comme le rose, la teinte éclatante lui allait bien. Elle utilisa tout le rouleau et une autre paire de pansements stériles pour empêcher le bandage de coller.
Quand elle en eut fini avec lui, le châle, les vêtements et le sol étaient couverts de sang. Ses propres vêtements ne s’en étaient pas très bien tirés non plus.
Veux-tu que je te mette au lit avant de ranger ce bazar, ou préfères-tu avoir quelques minutes pour te remettre ?
J’attendrai, dit-il.
Ses yeux noirs étaient passés au jaune loup pendant qu’elle s’affairait.
Malgré la crise de rage du matin qui avait effrayé les loups de Chicago, son contrôle devait être excellent pour lui permettre de se tenir tranquille à côté d’elle, mais ce n’était pas une raison pour le bousculer.
Où est ta buanderie ? demanda-t-elle en saisissant des vêtements de rechange dans sa boîte.
En bas.
Il lui fallut une minute pour trouver comment s’y rendre. Elle finit par ouvrir une porte dans le mur étroit entre la cuisine et la salle à manger, qu’elle avait prise pour un placard, et y découvrit l’escalier. La buanderie était située dans un coin du sous-sol à moitié terminé ; le reste du sous-sol était une salle de musculation à l’équipement impressionnant.
Elle jeta les restes des bandages et des vêtements inutilisables dans la poubelle à côté du lave-linge. Il y avait un évier dans la buanderie ; elle le remplit d’eau froide et y mit ce qui était récupérable. Elle laissa tremper le tout quelques minutes pendant qu’elle enfilait des vêtements propres, et se débarrassa aussi de son tee-shirt et de son jean maculés de sang dans l’évier. Elle trouva un seau de vingt litres rempli de chiffons propres et pliés à côté du sèche-linge, et en prit quelques-uns pour nettoyer le sol.
Il ne réagit pas à son retour ; il avait les yeux fermés et le visage serein.
Il aurait dû paraître idiot, assis dans ses sous-vêtements tachés de sang, enveloppé de bandages roses et verts, mais il était simplement lui-même.
Le sol était aussi facile à nettoyer qu’il l’avait promis. Après un dernier passage, elle se leva pour repartir au sous-sol avec ses chiffons ensanglantés, mais Charles lui saisit la cheville de sa grande main, et elle s’arrêta net, se demandant s’il avait fini par perdre le contrôle.
Merci, dit-il d’un ton plutôt civilisé.
Je te dirais bien « de rien » mais, si tu me forces à te panser souvent, je vais devoir te tuer, lui dit-elle.
Il sourit, les yeux toujours fermés.
J’essaierai de ne pas saigner plus que nécessaire, promit-il, la laissant retourner à ses tâches.
Une fois que le lave-linge eut commencé à s’agiter en bas, elle entre-prit de sortir des burritos surgelés du congélateur. Si elle avait faim, lui devait être affamé.
Elle ne trouva pas de café, mais il y avait du chocolat instantané et une grande variété de thés. Elle décida qu’il avait besoin de sucre, et mit de l’eau à bouillir pour un chocolat.
Quand tout fut prêt, elle emporta une assiette et une tasse de chocolat dans le salon et les posa sur le sol devant Charles. Il n’ouvrit pas les yeux et ne bougea pas, aussi le laissa-t-elle seul.
Elle fouilla la maison jusqu’à trouver sa chambre. Ce n’était pas difficile. Malgré tout le luxe de ses meubles et de sa décoration, ce n’était pas une maison immense. Il n’y avait qu’une seule chambre avec un lit.
Cela lui fit faire une petite pause déplaisante.
Elle tira les couvertures. Au moins, elle n’aurait pas à gérer les problèmes de sexe pendant encore quelques jours. Il n’était pas vraiment en forme pour faire de la gymnastique dans l’immédiat. Sa condition de louve-garou lui avait appris – entre autres choses – à oublier le passé, à vivre dans le présent et à ne pas trop penser au futur. Ça marchait, tant que le présent était supportable.
Elle était fatiguée, fatiguée et pas du tout à sa place. Elle fit ce qu’elle avait appris à faire ces dernières années, et puisa dans sa force de louve.
Pas assez pour qu’un autre loup le sente, et elle savait que, si elle se regardait dans un miroir, elle serait face à ses propres yeux bruns. Mais, sous sa peau, elle pouvait sentir cet autre. La louve lui avait permis de traverser des épreuves auxquelles sa moitié humaine n’aurait pas survécu. Pour l’instant, cela lui donnait plus de force et l’isolait de ses angoisses.
Elle lissa de la main les draps vert sapin – Charles semblait apprécier le vert – et retourna dans le salon.
Il était toujours assis, mais il avait ouvert les yeux, et le chocolat et les burritos qu’elle lui avait laissés avaient entièrement disparu ; tout cela était bon signe. Mais il avait toujours les yeux dans le vague, le teint plus pâle qu’il aurait dû, et le visage profondément marqué par la tension.
Allons te mettre au lit, lui dit-elle, en sûreté dans le couloir.
Mieux valait ne pas surprendre un loup-garou blessé, même un loup sous forme humaine qui avait du mal à tenir assis tout seul.
Elle aurait pu le prendre dans ses bras et le porter si besoin, mais cela aurait été étrange, et elle lui aurait fait mal. À la place, elle passa son épaule sous son bras et le soutint pendant tout le trajet jusqu’à la chambre.
Si près de lui, il était impossible de ne pas répondre à l’odeur de sa peau. Il sentait le mâle et le compagnon. Cette odeur l’aida à accepter la certitude de sa louve d’avoir trouvé un compagnon. Elle s’y plongea, et accueillit la satisfaction de la bête.
Il n’émit pas un son pendant tout le trajet jusqu’à son lit, même si elle pouvait sentir l’étendue de sa douleur à la tension de ses muscles. Il était chaud et fiévreux, et cela l’inquiéta. Elle n’avait jamais vu de loup-garou fiévreux avant.
Il s’assit sur le matelas avec un sifflement. Le sang qui restait sur l’élastique de son boxer allait tacher les draps, mais elle n’était pas assez à l’aise pour le lui faire remarquer. Il avait l’air sur le point de s’évanouir ; il avait été en bien meilleure forme avant de décider de se transformer en humain. Étant donné son expérience, il aurait dû se méfier.
Pourquoi n’es-tu pas resté loup ? le gronda-t-elle.
Des yeux froids se plantèrent dans les siens, plus loup qu’homme dans leurs profondeurs jaunes.
Tu allais partir. Le loup n’avait aucun autre moyen de te parler.
Il avait supporté ça parce qu’il avait eu peur qu’elle le quitte ? C’était romantique… et stupide.
Elle roula des yeux d’exaspération.
Et où serais-je allée au juste ? Et qu’est-ce que ça aurait bien pu te faire si tu avais réussi à saigner à mort ?
Il baissa les yeux délibérément.
Que ce loup, cet homme si dominant que même les humains s’éloignaient quand il passait à côté d’eux, lui donne l’avantage, lui coupa le souffle.
Mon père t’aurait emmenée là où tu aurais voulu aller, lui dit-il doucement. J’étais presque sûr que je pouvais te persuader de rester en parlant, mais j’ai sous-estimé à quel point j’étais mal en point.
C’est stupide, dit-elle avec aigreur.
Il leva les yeux vers elle, et ce qu’il vit sur son visage le fit sourire, même si sa voix était sérieuse quand il répondit à son attaque.
Oui. Tu me fais perdre mon bon sens.
Il commença à s’allonger dans le lit ; elle passa rapidement un bras autour de lui, juste au-dessus du bandage, et l’aida à s’installer doucement sur le matelas.
Tu préfères t’allonger sur le côté ?
Il secoua la tête et se mordit la lèvre. Elle savait d’expérience à quel point être allongé sur le dos pouvait faire mal quand on était sévèrement blessé.
Il y a quelqu’un que je peux appeler pour toi ? demanda-t-elle. Un docteur ? Ton père ?
Non. J’irai mieux après un peu de sommeil.
Elle lui jeta un regard sceptique.
Est-ce qu’ il y a un docteur dans le coin ? Ou du personnel soignant qui saurait mieux faire que moi ? Comme, par exemple, un boy-scout de dix ans ?
Il lui fit un bref sourire, qui réchauffa sa beauté austère au point de serrer le cœur d’Anna.
Mon frère est docteur, mais il est probablement toujours dans l’État de Washington. (Il hésita.) Peut-être pas, en fait. Il sera probablement de retour pour l’enterrement.
L’enterrement ?
L’enterrement de l’ami de Bran, se rappela-t-elle, la raison pour laquelle Bran n’avait pas pu rester plus longtemps à Chicago.
Demain, répondit-il, même si ce n’était pas ce qu’elle avait voulu dire.
Comme elle n’était pas sûre de vouloir en savoir plus sur qui était mort et pourquoi, elle ne posa pas d’autre question. Il se fit silencieux, et elle pensa qu’il dormait jusqu’à ce qu’il recommence à parler.
Anna, ne fais pas confiance trop facilement.
Quoi ?
Elle posa la main sur son front, mais il n’était pas plus chaud.
Si tu décides d’accepter l’offre de mon père de partir, rappelle-toi qu’il agit rarement pour des motivations simples. Il ne serait pas aussi vieux, ne serait pas aussi puissant qu’il l’est, s’il était un homme simple.
(Il ouvrit ses yeux dorés et soutint son regard.) C’est un homme bon. Mais il est fermement ancré à la réalité, et sa réalité lui dit qu’un Omega pourrait signifier qu’il n’aura plus jamais à tuer un autre ami.
Comme celui dont c’est l’enterrement demain ? dit-elle.
Oui, c’était le sous-entendu qu’elle avait senti.
Il acquiesça une fois, farouchement.
Tu n’aurais pas pu l’aider avec celui-ci, personne ne l’aurait pu.
Peut-être le prochain…
Ton père ne veut pas vraiment me laisser partir ?
Était-elle prisonnière ?
Il remarqua son anxiété.
Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il ne ment pas. Il t’a dit qu’il y réfléchirait si tu voulais partir et c’est ce qu’il fera. Il essaiera de te faire accepter d’aller là où il aura le plus besoin de toi, mais il ne te gardera pas contre ta volonté.
Anna le regarda, et la louve en elle se détendit.
Tu ne me garderais pas non plus ici si je ne le voulais pas.
Ses mains bougèrent à une vitesse stupéfiante, saisissant ses poignets avant qu’elle puisse réagir. Ses yeux passèrent du doré bruni à l’ambre brillant du loup.
N’y compte pas, Anna. N’y compte pas, dit-il d’une voix enrouée Elle aurait dû avoir peur. Il était plus grand et plus fort qu’elle, et la vitesse de son geste était calculée pour lui faire peur… même si elle n’était pas certaine de comprendre pourquoi il pensait devoir le faire à moins de vouloir être sûr qu’elle comprenne. Mais, avec la louve qui avait pris l’ascendant, elle ne pouvait pas avoir peur de lui : il était sien et ne la blesserait pas, pas plus qu’elle ne lui ferait volontairement du mal.
Elle se pencha en avant, posant son front contre le sien.
Je te connais, lui dit-elle. Tu ne peux pas me tromper.
Cette conviction la rassura. Elle ne le connaissait peut-être que depuis très peu de temps – vraiment très peu – mais en un sens elle le connaissait mieux qu’il se connaissait lui-même.
À sa surprise, il éclata de rire ; un souffle calme qui, elle l’espérait, ne lui fit pas trop mal.
Comment Leo a-t-il réussi à te tromper au point que tu te comportes comme une louve soumise ?
Tous ces coups, toutes ces relations non consenties avec des hommes dont elle ne voulait pas… elle baissa les yeux sur les cicatrices sur ses poignets, que Charles tenait toujours. Elle avait utilisé un couteau en argent et, si elle n’avait pas été aussi impatiente, si elle avait attendu d’être seule chez elle, elle serait morte.
Leo avait essayé de la briser parce qu’elle n’était pas soumise, parce qu’elle était quelque chose d’entièrement différent. Il n’avait pas voulu qu’elle le sache. Elle était hors de la structure de la meute, lui avait dit Charles. Ni dominante ni soumise. Omega. Quoique ça signifie.
Charles lâcha rapidement ses poignets et posa ses mains des deux côtés de son visage. Il l’éloigna de lui pour pouvoir la regarder.
Anna ? Anna, je suis désolé. Je ne voulais pas…
Ce n’était pas toi, lui dit-elle. Je vais bien. (Elle le regarda fixement et remarqua qu’il avait l’air encore plus fatigué qu’avant.) Tu as besoin de dormir.
Il la regarda d’un air pénétrant, puis hocha la tête et la relâcha.
Il y a une télé dans la salle à manger. Ou alors, tu peux utiliser Internet sur l’ordinateur de mon bureau. Il y a…
Je suis fatiguée, moi aussi.
Elle avait peut-être été conditionnée à marcher la queue entre les jambes, mais elle n’était pas stupide. Dormir était ce dont son esprit épuisé avait besoin pour essayer de gérer les brusques changements de sa vie.
Échanger Chicago pour la nature sauvage du Montana était le moindre de tous : Omega et appréciée, non pas soumise et sans valeur ; un compagnon et tout ce qui allait avec. Mieux que tout ce qu’elle avait eu, à coup sûr, mais c’était encore un peu traumatisant.
Ça t’ennuie si je dors ici ?
Elle avait pris une voix timide, elle ne voulait pas être une intruse là où on ne voulait pas d’elle. C’était son territoire à lui ; mais sa louve répugnait à le laisser seul et blessé.
C’était étrange, ce besoin. Étrange et dangereux, comme si ce qu’il était pouvait l’atteindre et l’avaler tout entière ou la changer au point qu’elle ne se reconnaisse plus. Mais elle était trop fatiguée pour le combattre ou ne serait-ce que déterminer si elle avait envie de le combattre ou non.
Je t’en prie, dit-il, et ce fut suffisant.
Elle avait raison, songea-t-il. Il avait besoin de dormir.
Après être revenue de la salle de bains dans une chemise de flanelle usée jusqu’à la corde et un pantalon de pyjama délavé, elle s’était roulée en boule à côté de lui et s’était endormie tout de suite. Il était épuisé, lui aussi, mais il découvrit qu’il ne voulait pas perdre le moindre moment passé à l’avoir dans ses bras, son cadeau inespéré.
Il ignorait ce qu’elle pensait de lui. Avant de se faire tirer dessus, il avait prévu de prendre un peu plus de temps pour lui faire la cour. Ainsi, elle aurait eu plus confiance en lui avant qu’il l’entraîne hors de son territoire.
L’expression de son visage quand elle était entrée chez lui… Elle émit un bruit et il relâcha ses bras. Il avait aggravé ses blessures avec ce changement, et il guérirait plus lentement sous forme humaine mais, s’il l’avait perdue, il suspectait qu’il ne s’en serait jamais remis.
Elle était forte pour avoir survécu au traitement de Leo et s’en être sortie entière. Peu importait ce qu’elle disait à propos de son manque d’options, il savait que, s’il ne l’avait pas perturbée, elle se serait enfuie loin de lui. La fatigue qu’il ressentait à présent et la douleur du changement en valaient la peine. Il avait attendu longtemps avant de la trouver, et il n’allait pas courir le risque de la perdre.
C’était étrange d’avoir une femme dans ce lit et en même temps il lui semblait qu’elle avait toujours été là. Sienne. Sa main était posée sur sa poitrine, mais il ignorait la douleur, au profit d’un mal plus intense qui le rendait heureux.
Sienne.